Nicole POUNIA-DENEPOUX

 ou la diversité des expressions

Nicole 

Entretien par Julienne Salvat

Tour à tour comédienne, metteur en scène, conteuse, Nicole Denepoux, Réunionnaise mais aussi Bordelaise par choix, a su tirer parti à la fois d’une formation classique (c’est à la Sorbonne qu’elle a acquis son Diplôme d’Etudes Théâtrales) et de multiples expériences de terrain dans les lieux aussi divers que riches du monde du théâtre.

Débutante à seize ans au Centre réunionnais d’Action culturelle à Saint-Denis, elle y vit ses premières expériences de comédie sous la houlette du regretté Denis Julien. Après quoi, non seulement elle interprètera des créations de troupes locales en particulier Acta dont elle est la fondatrice, mais elle commencera ses premières tentatives de création avec des mises en scène d’auteurs antillais (Boukman, Laou) et surtout, elle honorera ses racines indiennes, révélant les grands mythes de l’Inde, dans des spectacles réalisés sous l’autorité d’artistes brillants représentants de ce continent-mère.

Au cours des années quatre-vingt, tout en parachevant en France métropolitaine sa formation à la Comédie française ou au Centre national d’Art dramatique sous la direction de maîtres chevronnés comme Jean-Pierre Miquel, elle abordera d’autres performances, s’initiant au conte à la fois comme interprète et comme écrivain.

Nicole se meut avec aisance au sein des diverses cultures qui l’imprègnent par son héritage et par l’intérêt qu’elle leur voue. La lecture de ses réalisations diverses nous apporte la preuve d’une conscience aux appartenances multiples qui s’étend du Ti-Jean réunionnais à l’universelle Alice au Pays des Merveilles. En tant que formatrice, Nicole intervient en milieu scolaire, elle trouve là l’occasion de réaliser une symbiose de l’univers théâtral et l’univers du conte, du corpus créole et de la tradition celtique et germanique, des deux langues créole et française, de l’Inde, l’Europe et l’Afrique, de l’histoire et de la légende. Elle ouvre ses élèves à la culture véritable : la scène devient pour eux un lieu où ils apprennent non seulement à surmonter leurs complexes d’adolescents et à affronter le regard d’autrui, mais encore à délivrer le message de l’unité du monde dans la diversité de ses expressions.

***

Dans une famille où il y a un frère musicien (Gilbert Pounia, directeur du groupe musical Ziskakan), une sœur plasticienne (Colette Pounia qui enseigne les Beaux-Arts et expose ses œuvres), comment êtes-vous arrivée au théâtre ?

 

La découverte s’est faite à partir de l’âge de 14 ans, à partir des pièces de Molière jouées en classe, à l’Immaculée Conception, école privée de Saint-Denis. J’ai même interprété le personnage de l’Avare… Le plaisir de la vie m’a été ainsi révélé, le plaisir d’être, simplement, tout de suite je me suis sentie « appelée ». Il faut dire que très jeune, à 6 ans, j’adorais écouter sans être vue, j’étais sensible à la voix humaine ; lorsque Paul Vergès venait rendre visite à mon grand-père, je me dissimulais derrière le fauteuil de celui-ci pour écouter la voix grave, sourde et posée, comme envoûtée par cette maîtrise de la langue, ce « beau parler ». Cachée derrière un pliant, cette première expérience de la voix m’est tombée dessus comme une grâce. Cependant, j’aurais voulu d’abord être chanteuse lyrique, mais il n’existait pas de formation à la Réunion ; en revanche, j’ai toujours peint, jusqu’au jour où ma sœur devint étudiante des Beaux-Arts. Il m’arrive encore de peindre, je retrouve dans la création picturale cet oubli de soi, cette sensation de vivre dans une quatrième dimension, cette impression de bonheur.

Donc, avec l’Avare, c’est la révélation. Moi qui avais peur de tout, humiliée à cause de ma couleur, il me semblait que j’étais là où on ne pouvait plus m’atteindre, que nul ne pouvait être mon égal quand je jouais. Ensuite, j’ai suivi des cours de théâtre à la MJC de Château Morange et au CRAC avec Jean-Claude Pollet, puis Denis Julien. Cela m’a confortée dans ma vocation.

Parlez-moi un peu plus de ce que vous ressentez lorsque vous êtes en scène ?

Lorsque je suis en adéquation avec le rôle, je n’existe pas… Il n’y a plus qu’une sensation d’oubli de soi. Il n’y a que le personnage qui existe. Je baigne dans une autre dimension.

Après avoir fait le tour des troupes locales, comment vous êtes-vous décidée à partir ?

 

J’avais en effet soif d’étudier encore, j’avais besoin de faire d’autres rencontres, d’autres expériences. Grâce à une aide de Vocation Réunion, organisme privé – ou association – qui n’existe plus, j’ai passé deux années au Conservatoire dans la classe de Jean-Pierre Miquel, et une troisième comme stagiaire à la mise en scène au Français.

 

Pourquoi la mise en scène ?

 

Pour différentes raisons. A la Réunion, j’avais déjà touché à la mise en scène. Puis, à Paris, en tant qu’Indienne, j’ai découvert que je ne me trouvais pas dans « la bonne catégorie des Noirs »… Pour le monde du spectacle parisien, les « colorés » étaient ou bien Arabes, ou bien Africains ou Antillais. Dès la première année, je compris que, pour rester dans ce milieu, je devais être performante aussi comme metteur en scène et qu’il me fallait des diplômes « monnayables ». Je compris aussi que quand on est Noir, il faut être bon partout. D’où les études à la Sorbonne, licence, maîtrise, puis une formation de cadre d’entreprise culturelle en deux années à l’issue desquelles je passe mon DESS de direction de projet culturel à l’IEP de Grenoble.

 

Pourtant, quand vous avez commencé à être connue à Paris, vous avez d’abord été perçue comme conteuse ?

 

En effet, en tant que comédienne, les écoles, le Ministère, les bibliothèques me sollicitaient pour dire des contes, de même que les milieux associatifs. Il a donc fallu approfondir ce domaine. C’est pour cela que j’ai constitué une véritable œuvre de conteuse. Après avoir épuisé le corpus de Ti-Jean et de Grand-Mère Kalle, j’ai utilisé le Ramayana et le Marabharatha.

 

À propos de ces deux grandes épopées, quelle est la part de la culture indienne dans votre formation ?

 

Les deux axes de mon éducation, sont la culture indienne et la religion catholique. Le catholicisme m’a imprégnée de l’antinomie du bien et du mal, très présents dans ma vie, et du sens du pardon, de l’humilité, considérée par certains comme un signe d’infériorité. On est renvoyé à son indianité, on est ravalé comme descendants des parias venus de l’Inde… Mais d’un autre côté, le vécu indien m’a donné la sérénité de celui qui est porté par son destin. J’ai vécu ces ambivalences. J’ai fini par me construire.

On sait que votre vie conjugale a fait de vous une Bordelaise. Comment gérez-vous cette double appartenance ?

 

L’Aquitaine est mon choix, c’est le pays de celui qui est mon époux et le père de mes enfants. Bordeaux tient une place importante dans mon évolution sur le plan de l’art et de l’écriture…Mais grâce au privilège que j’ai de pouvoir me rendre chaque année à la Réunion, je peux continuer ainsi à entretenir le lien fort qui m’unit à Grands Bois où j’ai grandi, ses paysages que je décris dans « Ti-Jean et le Cap Salembert », et dont j’ai besoin de temps en temps. Ce lieu, c’est ma respiration. J’y retrouve tout ce qui a bercé mon enfance. J’espère avoir réussi cette symbiose, ce métissage qui m’imprègne. Je n’ai pas de problème avec la différence. En tant qu’Indienne réunionnaise, j’ai beaucoup de mal par rapport au racisme, une plaie qu’on retrouve partout. On est toujours montré du doigt à cause de sa différence, cette différence que trop de gens font exister de façon négative…

Dans votre travail de formation, vous êtes surtout amené à faire de la mise en scène. Comment concevez-vous cette fonction ?

Le maître-mot : L’Être. Partir de ce que l’on est et trouver une trajectoire qui va permettre la création d’un personnage. Je pars de la personne non d’un personnage et je construis celui-ci avec la personne pour qu’elle soit le personnage sans s’annihiler. Je tâche ainsi de répondre aux aspirations des jeunes qui désirent un rôle et du texte qui leur offre une présence scénique. C’est ce que je perçois depuis une dizaine d’années environ. Ils ne veulent pas être mobilisés juste pour une phrase, il faut donner la parole à chacun, proposer un discours riche. Ils désirent être et avoir à dire, cela correspond, je crois, aux exigences de l’éducation actuelle : être le meilleur, brillant, concurrentiel… J’essaie donc de correspondre au souci du jeune acteur, de prendre en compte ce souhait.

 

Et l’activité éditoriale ? C’est une voie où vous vous êtes dirigée depuis peu. Pourquoi ?

 

J’écris depuis une vingtaine d’années pour le théâtre et j’ai frappé en vain à diverses portes afin d’être publiée, alors qu’il me semble que le théâtre pour la jeunesse souffre d’un manque de textes. De guerre lasse, j’ai décidé de créer ma propre maison d’édition, ce qui me permettra de défendre un certain esprit de la littérature théâtrale avec des intrigues qui correspondent à la demande des jeunes, dont j’ai parlé ci-dessus : plusieurs héros, une présence scénique importante pour chacun des protagonistes. Ma pièce devient un lieu où conversent les cultures que je défends en mêlant dans la même aventure les héros et personnages célèbres de légendes et de contes du monde, où se confrontent les mythes universels.

Pouvez-vous me parler d’un objet qui symboliserait pour vous votre identité ?

 

Il y en a deux en réalité : le « roulère » qui correspond au gwoka antillais, autrefois conçu avec un tonneau qui avait contenu du rhum et sur lequel est tendue une peau de vache, objet créole autant qu’africain. Il s’associe au ravane, tambour sacré des malbars, un cerceau sur lequel est tendue une peau de cabri, un parchemin plutôt, qui a sa place dans les rituels tamouls.

Quand résonne le tambour sacré, cela vous va aux tripes ; d’ailleurs, c’est le terme de résonance qui pour moi unit les deux instruments, emblèmes de notre histoire, l’esclavage pour les Cafres, l’engagisme pour les Indiens. Histoire qui me porte, instruments qui stimulent ma créativité.

Tambour_sacr

Tambour Sacré des Malbars

                

Kayamb

Kayamb

                                                                             Février 2012

 

2 réflexions au sujet de « Nicole POUNIA-DENEPOUX »

  1. LAURET

    La ville de St pierre organise un salon du livre en octobre et souhaiterait inviter Mme DENEPOUX Nicole.
    Pouvez-vous nous communiquer un mail pour envoyer une invitation ?
    Je vous remercie

    Répondre
    1. Femmes au-delà des mers Auteur de l’article

      Bonjour,
      Merci pour votre message. Nous vous envoyons l’adresse mail de madame Nicole Denepoux par mail.
      Cordialement
      Femmes au-delà des mers

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