Monique RAIKOVIC

« Célébrer les différences »

Charente-Maritime_Juillet_2008

 Entretien et portrait par Lily Pham

© Photos Michèle Hirou et Michelle Brière

 

Après avoir exercé le métier de médecin généraliste pendant 25 ans, puis celui de rédactrice en chef d’un magazine sur la santé durant 15 ans, Monique Raikovic, à un âge où d’autres s’installent tranquillement dans leur retraite, s’est laissée porter par sa passion et a osé se lancer dans l’écriture de romans.

Depuis 1999, elle en a publié quatre dont le dernier, Mama Mondésir, est une véritable prouesse linguistique : plus de la moitié de ce récit, qui relate les aventures d’une infirmière guadeloupéenne vivant en Métropole, est en effet écrit en créole, langue qu’elle a apprise seule, grâce aux livres.

 L’écriture pour raconter la rencontre de l’autre 
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Salon du Livre – L’Hay-les-Roses, 2009

« J’ai toujours été attirée par ce qui est différent », confie Monique Raikovic. Les héros de ses romans sont des personnages solitaires, un peu marginaux, tel Lucien Bonhomme, le personnage de son premier roman, handicapé et amoureux des plantes ou Ion Oléandru, dans Le Réverbère de la rue Malebranche déraciné mélancolique et poète.

Sa jeunesse assez solitaire, dans des pensionnats en France loin de ses parents, y a sans doute contribué. Fille de militaire, Monique rejoignait ses parents à l’étranger lors de ses vacances scolaires. « J’ai fait à peu près le tour de toutes les anciennes colonies françaises, de l’Afrique à l’Asie ». Elle fut très tôt intéressée par l’Autre, l’Étranger.

Ses racines mélangées furent aussi source de tabou. La mère de Monique était juive ashkénaze, ses grands-parents maternels étaient natifs d’Odessa, ville d’Ukraine.

 Tout un pan de son histoire familiale a dû être dissimulé au lendemain de la seconde guerre mondiale, si bien que même sa fratrie ignorait les origines de leur propre mère.

C’est certainement pour cela que Monique Raikovic aime tant raconter à travers l’écriture. Révéler ce qui a été tu. Montrer qu’être différent n’est pas une honte, mais ce que l’on porte en soi, et c’est cette singularité qui rend chacun de nous unique.

La langue créole comme affirmation d’un métissage culturel

Hector Poullet, écrivain guadeloupéen et créoliste réputé qui a préfacé le roman Mama Mondésir, sorti en février 2009, dit de Monique Raikovic : « elle a été antillaise dans une autre vie ». En effet, comment s’atteler à l’écriture d’un roman comptant 300 pages en créole quand on n’est pas créolophone de souche?

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Hector Poullet et Monique Raikovic

C’est l’exploit qu’a réalisé Monique, portée par le personnage principal de son roman, Léonce Mondésir, guadeloupéenne intégrée professionnellement (infirmière surveillante de nuit) et socialement en apparence, mais en permanence entre deux eaux : l’attachement à ses origines antillaises et l’adaptation à son environnement parisien.

Cette femme pragmatique croit aux heureuses coïncidences.

 Alors qu’elle est obsédée depuis longtemps par le personnage de Mama Mondésir, sans pouvoir lui donner corps, Monique Raikovic tombe un jour, dans une librairie de son quartier, sur une grammaire créole exposée en vitrine.

Petit à petit, elle se met à cette langue, jusqu’à ce qu’enfin les mots créoles donnent vie à son héroïne.            

Ce n’est qu’en laissant son personnage s’exprimer en créole que Monique parvient à lever le voile sur les sentiments de celle-ci.

Quelques temps plus tard, son manuscrit en main, elle ira rencontrer Hector Poullet en personne et il lui donnera des leçons particulières de grammaire afin de parfaire l’écriture de l’ouvrage.

« Toutes les langues ont leur musicalité », affirme-t-elle ; « mon travail ne fut pas celui d’un linguiste », mais une quête identitaire dans laquelle la langue parlée façonne et révèle les individus.

Une quête des mots comme une quête de vérité

 Monique a intégré l’importance de la langue dans l’appartenance à une communauté : « les populations qui s’effacent derrière une langue dominante subissent une aliénation culturelle ».

Aujourd’hui, en plein apprentissage du yiddish, langue de ses aïeux, elle découvre leur rapport au monde à travers leur vocabulaire et expressions. « Le yiddish était la langue des juifs d’Europe centrale. Ce qui est impressionnant, c’est la foule de diminutifs que ces peuples employaient, comme si cela montrait qu’ils devaient paraître faibles, se faire tout petits, s’écraser ».

« Maintenant, je n’écoute plus les autres de la même manière. Je suis devenue sensible aux mots, à tout ce que véhiculent les mots », écrit Monique en réponse à un courrier d’un de ses lecteurs.

Cet amour des mots, qui pousse Monique à écrire et sans doute à se raconter à travers la vie de ses personnages, s’est transformé en amour des langues, comme elle le dit dans Mama Mondésir : « Kréyòl-la sé on fòs andidan mwenmenm, sé lang a nanm an-mwen. […] Kréyòl, sé jolivans an-mwen » qui signifie « le créole est une force en moi, c’est la langue de mon âme. […] Le créole est ma parure ».

QUESTIONS-REPONSES

Comment avez-vous choisi le personnage de Mama Mondésir ? Est-ce une personne que vous connaissiez ?

Non, je l’ai inventée. J’aime parler de mon écriture comme d’un « panthéon des différences ». J’ai côtoyé, durant ma carrière médicale, pas mal de femmes qui ressemblaient à Léonce Mondésir. J’avais envie de parler de ces femmes un peu déracinées, qui vivent loin de leur terre d’origine.

Parlez-vous maintenant couramment créole ?

Ddicace_au_Procope-_Juin_2009

Dédicace au Procope, Paris, 2009
© Michèle Hirou

Je le comprends. En Guadeloupe, Hector Poullet m’a emmenée un jour à une commémoration et j’ai compris quasiment tous les discours. J’étais très fière de moi. Mais quand est venu le moment pour Hector Poullet de prendre la parole devant l’assemblée, je n’ai plus compris un seul mot. Certains guadeloupéens ont rigolé en me disant qu’eux non plus ne comprenaient pas beaucoup de choses à son langage. Créoliste averti, Hector parle le créole dans une forme si pure qu’elle est difficilement accessible.

Vous sentez-vous FAM ?

 Je suis une « eau mêlée ». Mon père était officier et fils d’officier. Il a épousé une ashkénaze*. Ainée de la famille, j’ai toujours connu les origines de ma mère, mais cela a été caché à mes frères et sœurs, nés après la guerre. Ils ne l’ont découvert qu’à la fin de sa vie, lorsque ma mère s’est remise à parler le yiddish, sa langue maternelle.

Comment envisagez-vous la question de la transmission ?

Je n’ai pas eu d’enfants. J’ai déjà été trop occupée par les couches et biberons de mes petits frères et sœurs durant ma jeunesse.

Cependant, c’est pour les naissances de mes neveux et petits-neveux que j’ai commencé à écrire des contes.

Depuis 3 ans, j’apprends le yiddish et mon souhait est d’écrire et faire connaître l’histoire de mon grand-père maternel. J’ai besoin de m’approprier les mots de sa langue pour comprendre qui il était.

Pourquoi êtes-vous adhérente à FAM ?Paris-Concert_aux_chandelles-_Mars_2009

J’aime cette idée de vouloir présenter des savoirs, des cultures, des modes de vie trop souvent ignorés ou présentés comme « dépassés », et ce, à travers les femmes. En effet, elles sont, à travers leur rôle éducateur dans la petite enfance, les « transmetteurs » d’habitudes, de mots, de traditions qui viennent de loin.

Il me plaît de voir FAM grandir et je compte sur cette association pour me faire découvrir des personnes et des terres dont j’ignore tout. Grâce à FAM, j’ai pu approcher les « ultramarins », par exemple des intellectuels, ou des personnalités politiques, c’est un milieu dont j’ignorais tout.            

 Que souhaitez-vous pour FAM ?

J’ai remarqué que les femmes, contrairement aux hommes, se mettent peu en réseau. Une de mes connaissances, femme pilote d’avion, est revenue des Etats-Unis en ayant l’objectif de monter,  comme elle y avait participé là-bas, un réseau de femmes pilotes. Elle n’a rencontré aucun succès. Cela n’est pas suffisamment dans les habitudes parisiennes. Je fais moi-même partie du réseau Femmes 3000, qui m’a sollicitée pour y adhérer. Mais j’ai le sentiment que ces réseaux sociaux et associatifs sont un peu moins efficaces dans la capitale qu’en Province, où les gens sont peut-être plus proches, plus disponibles. Ici, on est toujours en train de courir d’une chose à l’autre. Les femmes n’ont pas vraiment le temps de se réunir le soir, après leur journée de travail.

Enfin, je regrette un peu que FAM ne s’ouvre pas aussi sur l’Asie. Une de mes grandes amies, Michelle Brière, est franco-vietnamienne. Passionnée de voyages et de photographie, c’est grâce et avec elle que je suis partie rencontrer Hector Poullet en Guadeloupe, et ainsi grâce à cette rencontre que j’ai pu publier Mama Mondésir.

* Ashkénaze : Juifs provenant d’Allemagne, de Pologne, de Russie, de l’ancien Empire austro-hongrois et plus généralement d’Europe centrale et orientale. Ils ont une langue qui leur est propre, le yiddish, qui est une langue voisine de l’allemand enrichie d’emprunts à l’hébreu, au polonais et au russe (Source : Wikipédia)

Liens :

https://sites.google.com/site/sitedemoniqueraikovic/

http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-monique-raikovic.html

Mars 2012

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