Marie-Andrée CIPRUT

 Genève Ou La Forme D’un Destin

Portrait remanié par Fabienne Leloup      

             mac

 

 A quoi rêve Marie-Andrée, la petite Martiniquaise, sur le paquebot « Colombie »  qui l’amène en France cet été là ?

Été 1954, douze ans, et déjà l’envie d’avoir un destin.

Dès son arrivée à Cannes, malgré le soleil et la mer, le choc culturel est rude. Sa couleur de peau, sa façon de s’exprimer déplaisent à certains…

La petite fille des pays chauds grandit ; se glisse dans le moule scolaire parisien.

Au collège, elle « s’adapte », c’est-à-dire qu’elle gomme malgré elle son accent créole. Un accent qui l’interpelle au lycée, grâce aux cours d’Histoire. Joséphine de Beauharnais avait bien charmé Napoléon avec ses inflexions de voix singulière… Pourquoi renier cette singularité, son histoire ?

Déclic.

L’adolescente se découvre une passion pour les langues étrangères. Chacune dispose d’un accent et exige des dispositions musicales qui la ravissent. Marie-Andrée Ciprut est douée. Très vite, l’anglais, l’espagnol, plus tard l’allemand, n’ont plus de secrets pour elle. Pour un peu, elle ferait mentir le mythe de Babel !… Les langues ouvrent des voies. Sa voie.

Le baccalauréat en poche, elle va se ressourcer à La Martinique, voyage en Europe, avant de suivre les cours de l’École d’Interprètes à Genève. Genève, le berceau de la tolérance, de l’émergence de grandes figures intellectuelles depuis le XVIIIème siècle. Genève, le siège européen de l’ONU (Organisation des Nations unies). Là, elle réussit brillamment ses études, sans savoir encore ce qu’elle fera de ce nouveau diplôme. Rester ou partir ?

Ou suivre le mouvement de la vie ?…

La vie décide : Marie-Andrée rencontre son futur époux à Genève et s’y fixe définitivement.

Ou plutôt y demeure. Marie-Andrée Ciprut, en véritable intellectuelle, ne peut mener une existence d’assise. Et de traduire des articles économiques. Et d’entamer un cursus universitaire à la faculté genevoise de psychologie. Elle y suit l’enseignement de sommités en la matière. Peu à peu, elle décide d’approfondir les caractéristiques de sa propre personnalité antillaise dans un contexte européen.

Une nécessité s’impose ensuite : transmettre son expérience du métissage et de la créolisation.

Mais comment ?

Il s’agit de réinvestir ses connaissances. D’abord dans l’association « Pluriels » : un centre de consultations pour migrants qu’elle contribue à créer, en offrant son apport de psychologue et d’ethno-thérapeute. Puis dans l’écriture : de nombreux essais dont Outre Mère, essai sur le métissage (L’Harmattan, 2004), Flore de femmes, féminitude et influx migratoires (Ibis rouge, 2008).* Enfin, par le pouvoir de la parole ! Des témoignages sur le métissage et des conférences contre le racisme, le fascisme, les violences faites aux femmes.

Marie-Andrée Ciprut, est devenue, au fil du temps, capitaine d’une nef des sages. Une nef qu’elle a pu faire voguer, à partir de Genève, ville cosmopolite. Genève internationale qui lui a permis d’œuvrer et de garder sa capacité de rêver un monde meilleur.

ENTRETIEN

Il y a deux choses que je voudrais avant tout transmettre :

1) La dédicace qu’Aimé Césaire m’a faite quand il m’a reçue dans son bureau le 8 mars 2005 (journée internationale de la femme !!!), lors de la sortie de mon livre Outre Mère, essai sur le métissage. Il a insisté pour associer mon nom de jeune fille à celui de femme mariée, avant de tracer ces mots :

 

csaire

 A Marie-Andrée Armède -Ciprut,

pour la remercier de n’avoir jamais oublié le pays natal… notre Martinique

Amicalement, Aimé Césaire

Fort-de-France, le 8 mars 2005

Cette dédicace d’Aimé Césaire a mis en lumière l’utilité de ne jamais nier ni oublier ; l’importance de nos origines, de la transmission additive de nos marquages passés, sans renier les multiples apports présents et futurs. Mon lieu de naissance « Saint-Pierre, Martinique » n’apparaît nulle part sur mes papiers d’identité suisses. Il n’y est pris en compte que le lieu d’origine de ma citoyenneté helvétique, c’est-à-dire le canton de Genève auquel je suis affiliée.

Par ces quelques mots, le grand homme a voulu souligner mon lien avec la Martinique, et saluer mon combat pour le métissage et la créolisation, « relation » à l’Autre dans sa diversité.

2) La deuxième chose que j’aimerais transmettre, est la recette du « chocolat de communion » de ma mère :

Pour 6 personnes :

– 1 litre de lait entier

– 3 cuillerées à soupe de bâton de cacao râpé, ou 50gr de cacao en poudre

– 1 gousse de vanille (ou 1 bâton de cannelle)

– 1 cuillerée à soupe de farine de toloman (ou à défaut, de maïzena)

– le zeste d’un citron vert

– 1 pincée de noix de muscade râpée

– 100-150g de sucre en poudre (suivant les goûts)

  • Faire chauffer le lait dans une casserole avec le zeste du citron, le demi bâton de vanille coupé en deux dans le sens de la longueur pour en dégager les graines, le sucre.
  • Pendant ce temps, dans une petite casserole, délayer le cacao dans un peu de lait froid. Laisser frémir. Ajouter la farine de toloman ou la maïzena.
  • épaissir le lait épicé avec ce deuxième mélange sans cesser de remuer, à feu très doux, jusqu’à ébullition. Ajouter la noix de muscade 5 minutes avant la fin.

NB. : On peut remplacer le lait entier par deux boites de lait concentré (l’une sucré, l’autre non), plus 1 litre d’eau.

Ma mère ne mélangeait jamais les parfums. Elle choisissait la vanille ou la cannelle selon son humeur. Traditionnellement, ce chocolat succulent est offert aux invités petits et grands, après la messe de première communion, accompagné d’un « pain au beurre » confectionné pour l’occasion par le boulanger du coin. A mon avis, la « tresse » est aussi bonne que le pain au beurre et fait le même effet, trempée dans le chocolat.

Ma mère a continué à fabriquer son « chocolat de première communion » le dimanche ou pour les grandes occasions, pendant tout le temps de sa vie européenne. Famille et amis en parlent encore. Mon fils s’y est mis. Je m’y risque quelquefois, et surtout, j’ai cherché patiemment à retrouver ce goût authentique du cacao dans les bons salons de thé genevois. Seulement trois d’entre eux arrivent à peu près à me satisfaire, mais ils sont encore loin du compte !…

Marie-Andrée Ciprut pour Femmes au-delà des mers

* Bibliographie:

DE L’ENTRE-DEUX A L’INTERCULTURALITE : richesses et embûches de la migration (Dir.), Itinéraires n°60, IUED Genève, novembre 2001.

–  Outre Mère, essai sur le métissage, L’Harmattan, 2004.

–  Inspiré du livre Outre Mère paru chez L’Harmattan en 2004, un documentaire de 27’: Les couleurs de Midou fut produit par la Télévision Suisse Italienne et diffusé dès octobre 2005.
–  Migration, Blessure psychique et somatisation (Dir.), Médecine & Hygiène, Genève, mars 2007.
Flore de femmes, féminitude et influx migratoires, Ibis rouge, septembre 2008.

A paraître :

Métissage culturel et adoption : coutumes, politiques et variations identitaires in Denis GAGNON et Hélène GIGUÈRE (Dir.), L’identité métisse en question : stratégies identitaires et dynamismes culturels, Québec, Presses de l’Université Laval., début 2012.

Le banian identitaire antillais : formation et analyse de l’identité créole, in L’Autre, Cliniques, Cultures et Sociétés, revue transculturelle et transdisciplinaire, Marie-Rose Moro (Dir.), éditions La pensée sauvage, début 2012.

La vie à pile ou face, ou le goût des Autres, Ibis rouge éditions, mars 2012.

Janvier 2012

 

Une réflexion au sujet de « Marie-Andrée CIPRUT »

  1. Katy ALYZEE

    Etonnant parcours d’une femme dont la personnalité kaléidoscopique reflète la richesse de la femme créole décomplexée, épanouie.
    Marie-Andrée Ciprut a secoué les vieux démons de l’acculturation pour se forger cette image authentique qui lui permet, entre la plume et le micro, de nous glisser une recette de ce fleuron de la cuisine traditionnelle de sa Martinique natale, le chocolat.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*