Chantal T. SPITZ

« Ecrire pour ne pas mourir »

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Entretien et portrait de Catherine C. Laurent

Crédit photos Marie-Jeanne DHUEZ

Chantal T. Spitz étonne et attire partout où elle passe. Son allure calme, ses longs cheveux gris et ses tatouages inspirent le respect. Elle vient de Polynésie mais incarne l’anti-vahiné. Aucun cliché ne l’indigne plus : « le mythe nous a remplacé nous, en tant qu’humains ». L’écriture est son chemin depuis toujours et c’est cette voie qui lui a permis de survivre aux chagrins de la vie, à la colère de voir son pays devenir un « label pour attirer les clients ». Elle écrit « pour ne pas mourir ». Le crayon est son arme absolue et sa parole claire et ferme aux tonalités roulantes du Grand Océan ne fait aucune concession.

Chantal  est née à Papeete en 1954. Sa famille est issue des unions entre les descendants des premiers colons et les filles des notables autochtones. Son premier roman L’Île des rêves écrasés, premier roman tahitien publié (Éditions de la plage, 1991, réédition en 2003, Au vent des îles) porteur de son indignation, a suscité lors de sa publication de nombreuses réactions. Suivent : Hombo (Éditions Te Ite, 2003), Pensées insolentes et inutiles (Éditions Te Ite, 2006) et sa dernière actualité : Elles. Terres d’enfance. Romance à deux encres (Au vent des îles, 2011). C’est une œuvre qui explore la mémoire d’un double personnage féminin, c’est aussi un texte métis jusque dans sa langue : prose poétique, mariant le tahitien au français, avec l’oralité comme musique. Un texte tel une terre d’enfance.

Lorsque Chantal est chez elle à Huahine, elle écrit face à la mer, mais elle écrit aussi souvent à Pape’ete  où elle s’occupe de la revue Litterama’ohi dont l’objectif principal est de faire connaître la littérature autochtone de la Polynésie française sous toutes ses formes et dans toute sa diversité. Elle alterne vie de famille, amitié, voyages, partage et écriture.

C’est une îlienne qui a connu la vie en autarcie à une époque révolue d’avant la consommation. Un monde où chacun avait sa place, où chacun respectait l’autre ; une vie où les portes n’étaient pas fermées à clef. Elle en a gardé une grande nostalgie des relations humaines. Depuis, même à Huahine, les choses ont changé et tout tend à « l’explosion ». Le lien aux femmes est donc pour elle une valeur sûre, une terre ferme où rester enracinée : «  Je suis amoureuse des femmes de mon pays. Des femmes en général et des femmes de mon pays. J’aime aussi les hommes ! J’aime l’humain ! Les femmes pour moi, c’est mon pays. » Pas étonnant donc de la retrouver membre de FAM.

Chaque Salon du livre ou chaque rencontre lors de la parution d’un nouveau texte est l’occasion de parler de ce qui lui tient à cœur :

Quand as-tu senti véritablement monter en toi l’écriture ?

L’écriture n’est pas montée en moi. Elle est constitutive de mon être de ma vie de mon univers. Je ne parlais pas et un jour ma mère m’a offert un cahier et une plume. Je commençais à peine à écrire. Qu’elle l’ait fait en toute conscience pour m’offrir une chance de m’exprimer ne m’étonnerait pas mais nous n’en avons jamais discuté. Elle ne savait pas qu’elle venait de me donner existence et de m’éviter de mourir. Depuis j’écris. Tous les jours. De longues choses ou quelques mots mais j’écris.

Je ne fais aucune différence entre l’écriture intime destinée à la clandestinité au secret et l’écriture destinée au partage avec des lecteurs. L’écriture est avant tout un acte d’extrême égoïsme. L’acte le plus solitaire et le plus sensuel de mon existence.

A quelle période de ta vie de femme t’es-tu perçue comme écrivain ?

 

En publiant mon quatrième ouvrage « Elles, Terre d’Enfance, Roman à deux encres » je me posais enfin dans mon propre espace. Celui de l’écriture. Je trouvais ma propre langue. Celle de l’écriture. Est-ce que je me perçois pour autant comme écrivain ? Je ne me pose pas la question.

Où écris-tu le mieux ?

L’idéal est bien sûr mon deck sur la plage face à l’océan accompagnée par le rugissement des vagues et les musiques que j’aime. Mais j’écris n’importe où y compris dans les embouteillages de Pape’ete ou dans l’avion entre deux îles ou deux continents. Je n’ai besoin que d’un bout de papier et d’un outil scripteur.

Je porte en moi tous mes lieux d’écriture.

Que représente la famille polynésienne pour toi ?

La même chose sans doute qu’elle représente pour tous les humains. Le lieu de partage et de ressourcement. J’ai le bonheur d’avoir des enfants neveu petits-enfants et compagnon merveilleux. Mais j’ai aussi l’immense chance d’avoir des amitiés indéfectibles qui accompagnent le pas de ma vie.

Toutes ces personnes sont ma famille. Celle que mon histoire m’a donnée que j’ai héritée et celle que je me suis choisie constituée. Elles sont le ferment de mon humanité.

Comment tes enfants et petits-enfants perçoivent-ils ton identité d’écrivain ?

Ils m’ont toujours vue écrire. Lors de la publication de mon premier roman « L’île des rêves écrasés » et du scandale qui en a découlé, mon fils aîné qui était alors en pension dans un lycée de Tahiti, m’a copieusement détestée pendant quelque temps. Etre le fils de « celle par qui le scandale arrive » n’est pas facile quand on est adolescent. Et puis il a surmonté l’épreuve. Les deux plus jeunes ont été moins touchés parce qu’ils étaient à Huahine loin de la société tahitienne.

Aujourd’hui qu’ils sont adultes ils écoutent avec curiosité les commentaires faits sur mes prises de position écrites ou télévisées et sont surtout heureux que mon travail d’écriture me permette d’être invitée et de voyager à l’étranger plusieurs fois dans l’année.

Pour le reste ils sont très discrets et n’ont jamais lu aucun de mes livres. Je crois qu’ils ont très vite fait la différence entre leur mère et l’écrivain. Ce qui est très bien.

Mon petit-fils aîné qui a 15 ans est parfois gêné des critiques ou commentaires qu’il entend à propos de mes prises de position. Et il a du mal à comprendre mon goût pour l’écriture et la lecture, lui qui fait hélas partie de la cohorte d’enfants pour qui le système scolaire est une punition. Pour les cinq autres, encore petits, je suis leur grand-mère.

Et les gens de Huahine ?

A Huahine le statut d’écrivain n’est pas le plus important. Je suis avant tout perçue comme un peu marginale et empêcheuse de ronronner sous le soleil. L’écriture n’est qu’une preuve de plus de ma marginalité.

Te vis-tu comme un écrivain de la transmission ? Si oui, que veux-tu transmettre et pourquoi ?

 

Je ne sais pas répondre à cette question. Je ne me la suis jamais posée et je n’ai pas envie de me la poser.

Quel est ton lien à la France ?

Il est important de distinguer deux choses : l’état français et les Français.

Mes convictions indépendantistes impliquent évidemment une opposition à la présence française dans mon pays. Les trente années d’expérimentations nucléaires en Polynésie française et le déni de l’état français quant à leurs conséquences terrifiantes non seulement pour les bouleversements sociaux et environnementaux, mais surtout pour les dégâts sanitaires et psychologiques des Polynésiens dans leur ensemble, renforcent mon sentiment de vivre encore dans une colonie et mon désir d’indépendance. Je suis Tahitienne et quand je suis en France je ne suis pas chez moi mais dans un pays étranger.

Cela dit, je pense être capable de faire la différence entre l’état français et le peuple de France avec qui j’ai les mêmes liens qu’avec tous les humains de la terre. Certains sont mes amis et d’autres m’insupportent.

Et à la grande communauté des femmes de l’Outre-mer ?

Je ne vais pas par convenance ou par correction affirmer que je me sens liée aux femmes de l’Outre-mer dans son ensemble parce que je suis Française d’Outre-mer ou parce que nous avons la langue française en partage. Je suis Tahitienne Océanienne et il est évident que mon lien naturel m’attache en premier lieu à l’Océanie dans son ensemble, francophone comme anglophone.

La communauté des femmes de l’Outre-mer autre qu’océanien m’intéresse pour plusieurs raisons. Parce que ce sont des femmes et que souvent elles ont eu et ont encore aujourd’hui pour certaines à se battre pour avoir existence. En cela nous sommes semblables. Parce que les semblances qu’elles me donnent à voir entendre lire m’inspirent admiration courage émotion. Dans l’immensité de l’Océan qui m’entoure les femmes de l’Outre-mer m’attachent à l’humanité. Comme le font d’autres femmes qui ne sont pas de l’Outre-mer français. Il n’y a pas d’exclusive en la matière.

Pourquoi as-tu accepté d’être membre de Femmes au delà des mers et comment envisages-tu ton « impact » dans l’association ?

Lorsque Gisèle Bourquin m’a parlé de FAM j’ai de suite été séduite par la fenêtre que l’association représente pour les femmes de mon pays et décidé de ne pas laisser mes convictions politiques ni mes opinions personnelles m’empêcher de saisir cette opportunité de parler écrire ces femmes que les écrivains-voyageurs ont figées dans un mythe. J’ai assisté en 2011 à l’assemblée générale de la FAM et ai  de suite adhéré à l’association dans laquelle j’ai senti une générosité volontaire et gratuite. J’ai renouvelé mon adhésion cette année même si je vis à l’autre bout du monde. Les réseaux sociaux et internet me permettent de suivre les actualités de l’association.

Depuis, je réfléchis à la façon la plus vraie et la plus percutante de faire le portrait de femmes qui pourraient non seulement inspirer d’autres femmes mais offrir une approche autre de la réalité de mon pays.

Le seul « impact » que je revendique est de faire hommage et justice aux femmes de mon pays dont je proposerai le portrait et au travers d’elles à toutes les autres invisibles et insonores.

Photo_Chantal

 

Les objets de la transmission 

sur l’annulaire droit la bague de ma grand-mère maternelle

sur l’annulaire gauche l’alliance et la bague de ma mère

qui seront portées plus tard par mes petites-filles

les mains qui créent

le panier de pae ‘ore (pandanus séché) qui nous a servi

pendant des générations à

transporter notre vie

faire nos courses

qu’on appelle d’ailleurs « panier marché »

dont je voudrais transmettre l’importance

à mes petits-enfants

pour continuer nos habitudes

réduire la consommation de biens importés

dont nous ne savons quoi faire une fois usés

Avril 2012

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