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Christiane Eda-Pierre, chanteuse lyrique

André Cros — Cette photographie provient du fonds André Cros, conservé par les archives municipales de la ville de Toulouse et placé sous licence CC BY-SA 4.0 par la délibération n°27.3 du 23 juin 2017 du Conseil Municipal de la Ville de Toulouse.

André Cros — Cette photographie provient du fonds André Cros, conservé par les archives municipales de la ville de Toulouse et placé sous licence CC BY-SA 4.0 par la délibération n°27.3 du 23 juin 2017 du Conseil Municipal de la Ville de Toulouse.

Christiane Eda-Pierre est née en 1932 à Fort-de-France à la Martinique, où il n’y avait pas de Conservatoire, pas de professeur de chant lyrique, ni de personne ayant tenu des rôles dans un opéra.

Les conditions n’étaient pas requises pour que celle qui allait interpréter l’éblouissante Constance de L’Enlèvement au Sérail sous la baguette de Karl Böhm, put même rêver de devenir chanteuse d’opéra.

Le chant vint à Christiane Eda-Pierre telle une prophétie écrite dans son destin. La jeune martiniquaise, élève de piano depuis ses premières années, partit après son baccalauréat pour la Métropole afin de développer ses talents de pianistes et de pouvoir revenir par la suite à Fort-de-France pour l’enseigner.

Christiane Eda-Pierre fit un peu de chant à son arrivée, mais plus par plaisir que par ambition, « sans intention aucune de faire de l’opéra, tout simplement parce que j’étais noire, que je pensais que ce n’était pas pour moi ». Elle confie d’ailleurs avoir entendu parler de Marian Anderson et des difficultés terribles que cette dernière avait eues aux Etats-Unis.

Jean Planel, son premier professeur de chant, repère au bout d’une année celle qui ne se destinait qu’au piano et la retint à la fin d’un cours pour lui dire : « Je ne pense pas vous faire progresser davantage. Je vais vous présenter Charles Panzéra, qui est un grand chanteur et un excellent pédagogue. »

La jeune Christiane Eda-Pierre ne comprend pas bien encore ce que lui veut ce professeur en la dirigeant vers un ténor d’une pareille qualité et d’une semblable réputation. Intriguée et obéissante, elle se rend tout de même, chez celui qui après quelques mois de cours particulier allait la présenter au Conservatoire et dont elle allait devenir la plus brillante élève.

Du Conservatoire à la scène : Christiane Eda-Pierre à la conquête des Opéras

Elève au Conservatoire, Christiane Eda-Pierre ne le sera d’ailleurs qu’au bout de sa troisième tentative – « les premières présentations étaient trop prématurées, quand je me réécoute, c’était une horreur ! » confie-t-elle. Néanmoins, une fois reçue, la future soprano colorature obtiendra toutes ses récompenses, prix de scène compris, en trois années au lieu de cinq.

Moins d’un an après l’obtention de son prix du Conservatoire, en juillet 1957, Christiane Eda-Pierre fait ses débuts dans son premier rôle à Nice, en 1958, et interprète Leïla dans Les Pêcheurs de perles. Cette première prestation est immédiatement repérée et les rôles, de plus en plus prestigieux, s’enchaînent.

Gabriel Dussurget, en 1959 lui demande de chanter Papagena dans La Flûte enchantée au Festival d’Aix aux côtés du grand Erich Kurtz en Papageno. En 1960, Christiane Eda-Pierre est engagée par l’Opéra-Comique et prend part à la seconde distribution de Lakmé, puis tiendra notamment les rôles de Rosine, Olympia, Violetta. Christiane Eda-Pierre garde un souvenir ému de ce travail de troupe, ainsi que de quelques anecdotes saugrenues.

Elle se rappelle notamment d’un délégué syndical qui avait exigé qu’elle cesse de travailler en dehors des heures qui étaient stipulées dans son contrat, ce à quoi elle avait répondu vertement : « C’est moi qui chante et c’est moi qui me ferais siffler si je ne suis pas au point. »

Auprès des plus grands : Rolf Liebermann et Karl Böhm

Lors de ses représentations, Joan Ingpen, directrice artistique de Rolf Liebermann à l’Opéra de Paris était venue incognito pour l’écouter chanter. Lorsque l’Opéra-Comique ferma ses portes en 1972, l’Opéra Garnier lui proposa de chanter l’Amour dans Orphée et Eurydice avec Nicolaï Gedda dans la production de René Clair, puis le rôle d’Eurydice.

Elle enchaina les distributions élogieuses avec L’Enlèvement au Sérail, puis Les Contes d’Hoffmann et s’imposera tant bien en Lucia dans Lucia di Lammermoor, qu’en Gilda dans Rigoletto. Christiane Eda-Pierre travailla également avec les plus grands chefs d’orchestre : Karl Böhm, Georg Solti et enregistra avec Colin Davis.

« Monsieur Liebermann » comme Christiane Eda-Pierre l’appelle encore, avait décidé de monter L’Enlèvement au Sérail spécialement pour elle et avait ainsi engagé Stuart Burrows, Kurt Moll et surtout le grand Karl Böhm. Karl Böhm émit la condition, avant d’accepter, de venir avec la distribution de l’intégrale qu’il venait d’enregistrer, comprenant Arleen Auger en soprano.

Rolf Liebermann répondit que ce serait Christiane Eda-Pierre et que si cela n’allait pas à Böhm, il trouverait un autre chef d’orchestre. Böhm, piqué au vif, accepta quand même. Lors de la première répétition, Karlheinz Böhm, le fils du maestro, qui jouait le Pacha Sélim, vint voir Christiane Eda-Pierre afin de la mettre en garde : « Attention, il va essayer de vous déstabiliser, surtout ne vous laissez pas faire. ».

Cette mise en garde fut pertinente puisqu’au début du second air de Constance, Christiane Eda-Pierre ne comprenant pas la mesure, Karl Böhm lui dit de manière cinglante : « Ein, Zwei… » (Comprendre « Un, deux » en allemand). Vexée, Christiane Eda-Pierre s’avança jusqu’à l’avant-scène et lui répondit : « Je ne comprends pas ce que vous faites. Si vous dirigiez plus clairement, je comprendrais. »

Christiane Eda-Pierre finit par avoir raison du caractériel génie qui, selon son expression, « faisait peu de geste lorsqu’il dirigeait, mais qui, quand le forte arrivait, se levait comme un diable qui sort de sa boîte et l’orchestre devenait alors voluptueux, extraordinaire. »

Christiane Eda-Pierre, eut également l’honneur de travailler avec des metteurs en scène d’avant-garde tel que le prestigieux Patrice Chéreau dans Les Contes d’Hoffmann ou encore Jorge Lavelli dans Le Carnaval de Venise. Elle interprète Alcina à Aix dirigé par ce même Lavelli, mais aussi Dardanus à Garnier.

Une artiste investie, une image maîtrisée

La cantatrice fut toujours prudente dans le choix de ses rôles. En effet, elle raconte : « La voix est tellement délicate. On met tant de temps à essayer de la parfaire et si peu de temps à la démolir parce qu’on va chanter ce qui n’est pas pour soi. ».

Même si elle a voué une admiration à certaines grandes voix (Joan Sutherland, Leontyne Price, Shirley Verrett, Renata Scotto), elle s’est toujours gardée de n’en prendre aucune pour modèle pour cause : « Lorsqu’on a un modèle, on a tendance à vouloir l’imiter et la pente est vite dangereuse.»

La Martiniquaise, grande mozartienne, eut l’un des plus vastes répertoires allant du soprano au baroque en passant par le contemporain, le bel canto et l’opéra français. Elle créa notamment le rôle de l’Ange dans Saint François d’Assise de Messiaen. Sa curiosité l’empêcha de se limiter à un genre particulier.

Elle a encore aujourd’hui quelques regrets dont celui de n’avoir pas chanté Aïda, par exemple, ou Elisabeth de Don Carlos, alors qu’elle a quitté la scène. Mais elle demeure philosophe et aime à répondre, face aux questionnements d’une carrière plus longue, que si elle avait cherché à « durer », la suite de sa carrière n’aurait sans doute pas été aussi belle.

Ce n’est finalement pas dommage que ses problèmes de dos l’aient contrainte à se retirer, refusant de s’engager avec Gérard Mortier dans la nouvelle saison d’Opéra à Bruxelles en 1986.
« Ainsi, après l’Opéra-Comique, l’Opéra de Paris et sa grandiose carrière internationale qui l’emmena chanter à Londres, Lisbonne, New York et bien d’autres endroits ; après plus d’une vingtaine de rôles et la création du Saint François d’Assise de Messiaen, Christiane… »), Christiane Eda-Pierre prit sa retraite de soprano.

Elle souhaita rendre ce qui lui avait été donné, permettre à d’autres d’acquérir ce qui lui avait été transmis et fit le choix de devenir professeure au Conservatoire national supérieur de Paris, de 1977 à 1997, puis à la Schola Cantorum de Paris, où elle contribua à former plusieurs artistes de renommée internationale, parmi lesquels la grande Nora Gubisch et Sylvie Valayre.

En 2015, dans les salons Louis Delgrès, une grande soirée d’hommage fut organisée par ses anciens élèves et la Ministre des Outre-mer. Un magnifique documentaire réalisé par Jil Servant lui a été consacré récemment, Les choix d’Eda. Aujourd’hui, Christiane Eda Pierre confie, dans son célèbre rire mêlé de larmes, : « Maintenant, je fais autre chose. Je ne m’ennuie pas. Je vis à la campagne. Je ne peux pas venir à Paris voir tout ce que j’aimerais, même si je viens quelque fois, mais j’ai la chance d’avoir Mezzo et Arte ce qui me permet de me tenir au courant de ce qui se passe dans le monde de l’opéra. Je n’ai pas de regrets. Je suis très heureuse, vraiment. »