Interview exclusive de Déwé Gorodey, vice-présidente du Gouvernement de Nouvelle-Calédonie

Femmes au-delà des Mers a pu rencontrer Déwé Gorodey, vice-présidente du gouvernement de Nouvelle-Calédonie, chargée de la culture, de la condition féminine et de la citoyenneté, présente à Paris à l’occasion du Colloque à la Maison de la Nouvelle-Calédonie et de l’exposition au Musée du Quai Branly « Kanak, l’art est une parole ».

 

déwé-gorodey-quai branly, SD

Déwé Gorodey, lors de son intervention le 17/10/2013 : « La Nouvelle-Calédonie, l’émancipation et ses enjeux » au salon de lecture du Quai Branly © musée du quai Branly, SD.

Je souhaitais revenir sur l’exposition du Musée du Quai Branly « Kanak, l’art est une parole » présentée comme la plus grande exposition de ces 20 dernières années sur l’art kanak. Elle a eu un grand retentissement en France, comment est-elle perçue en Nouvelle-Calédonie ? Quels en sont les échos ?

Hache ostensoir montée en ostensoir catholique
Hache ostensoir montée en ostensoir catholique, XVIIIe siècle remanié au XXe, Montage réalisé par la maison Arthus Bertrand à Paris, vers 1950, Néphrite, bois, poil de roussette, fibres végétales, coquillages. Montage avec custode en métal et piédestal en bois de kohu),  Archidiocèse de Nouméa, Nouvelle-Calédonie /© Eric Dell’Era

Nous attendons de la présenter en 2014 en Nouvelle-Calédonie. 2014  est une année charnière pour nous, puisqu’elle va ouvrir la dernière mandature de cinq ans, dans le cadre de l’accord de Nouméa, dans laquelle est prévu le référendum d’auto-détermination. C’est donc une échéance très importante tant politiquement que culturellement. Mais 2014 représente aussi le couronnement d’un projet : l’Inventaire du Patrimoine Kanak Dispersé (IPKD) porté depuis  trente ans par notre Président Tjibaou et les deux commissaires de l’exposition Roger Boulay et Emmanuel Kasarhérou. Nous en avons, à notre tour, pris le relais quand nous sommes entrés au Gouvernement de Nouvelle-Calédonie en 1999, il y a près de quinze ans, en nous attelant à soutenir sans faille ce projet qui nous a permis de recueillir les œuvres pour cette exposition au Musée du Quai Branly. Cet inventaire a certes évolué dans le temps, mais dans les années 90, les deux commissaires – Mr Boulay et Mr Kasarhérou – ont déjà pu organiser une exposition autour d’une partie de ces objets sous le titre « De Jade et de Nacre » au Musée de la Nouvelle-Calédonie. L’exposition actuelle, qui s’intitule « L’art est une parole » représente pour nous, nos ancêtres qui ont été éparpillés à travers le monde. Le Président Tjibaou les considérait comme des ambassadeurs de notre culture puisqu’ils étaient présentés dans des musées à travers le monde.

En parlant de dispersement du patrimoine kanak, on ne peut que penser à la Nouvelle-Zélande qui a récupéré ses têtes maories momifiées à travers le monde : la Nouvelle-Calédonie revendique-t-elle un retour de ses œuvres ?

Portrait d'Ataï, Le voleur

Portrait d’Ataï, Le voleur, 4 octobre 1878 © DR,  Collection particulière

Dans notre idée, bien sûr, à terme il y aurait ce projet de retour. Cependant, il faut reconnaître que le marché de l’art est un fonds de commerce pour les musées et les galeries. Or, nous ne sommes pas du tout dans la même culture ! Vous entendez que je parle de mes ancêtres quand je parle de ces objets. Nous considérons que nos ancêtres peuvent traverser le temps et l’espace, qu’ils sont avec nous. Je suis en train de parler de l’immatériel qui n’a rien à voir avec la marchandise ! Par rapport au retour des restes humains, nous revendiquons actuellement le retour du crâne du grand chef Ataï qui était l’artisan de la grande révolte kanak de 1878 contre la colonisation et le pillage des terres.

Quel rapport la société entretient-elle avec ces objets ancestraux ? Est-ce que c’est perçu comme du patrimoine ?

Oui, par exemple les sculptures devant la case sont aujourd’hui réalisées par des sculpteurs modernes, tout comme les flèches faîtières qui représentent l’ancêtre qui veille du toit de la case sur le clan, et d’autres objets encore. Tous ces objets sont en lien avec la terre, comme l’arbre qui vient de la terre, notre identité est fondée sur le foncier, sur la terre.  Mon nom, comme beaucoup de Kanak,  est en fait celui d’un lieu.

Flèche faîtière

Flèche faîtière, sculptée par Bwae Oobun (tribu de Pwei) pour l’intronisation du chef Dui Bulieg, à Tiwandé (Touho), XIXe siècle (Bois de houp) © Musée de Nouvelle-Calédonie, Nouméa, Nouvelle-Calédonie / Eric Dell’Erba

Quelle place occupent les femmes dans les pratiques coutumières ? Existe-t-il des femmes cheffes ?

Non, parce que ce n’est pas prévu par la coutume. Il n’y a donc pas de femmes dans les institutions coutumières. Avoir une femme cheffe de clan est très rare, quand cela arrive c’est que le garçon est trop jeune pour exercer sa fonction de chef.

Parallèlement,  il y a le développement des associations de femmes.  Au fil des années, la Journée Internationale de la Femme est devenue une manifestation très importante. J’ai voulu que cette journée soit à la fois un espace de débat, culturel et économique, où les femmes puissent écouler leur production : c’est-à-dire les plantes, les robes, les taros, les ignames, toute leur production. Chaque année,  c’est le plus grand rassemblement des femmes de Nouvelle-Calédonie.

Comment définiriez-vous la place de la femme aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie, son rôle dans le développement insulaire et quelles ont été les principales évolutions depuis pratiquement 15 ans ?

La principale évolution c’est la prise de responsabilité politique des femmes avec l’application de la loi paritaire de 2009. Depuis cette date, de plus en plus de femmes accèdent aux Conseils Municipaux, aux Assemblées de Provinces, au Congrès où elles sont représentées à parité avec les hommes. Au gouvernement, nous ne sommes pas encore arrivés à la parité, actuellement nous sommes 4 femmes sur 11. Mais c’est grâce à cette loi paritaire que les femmes kanak et les autres ont commencé à avoir des responsabilités. Malheureusement, il n’y a pas encore de femmes cheffes de partis politiques. Nous nous sommes également engagés à former des femmes à la bonne gouvernance institutionnelle, tout en encourageant la formation dans tous les domaines. Nous ciblons notamment la formation aux métiers dits d’hommes, car pour nous il est primordial qu’elles participent pleinement au développement économique de notre pays sur une base égalitaire avec les hommes. Nous organisons aussi des rencontres concernant les violences faites aux femmes. Depuis plusieurs années, nous avons amorcé un réel travail de médiation, parce que  les notables coutumiers ne sont pas habitués à traiter ce type de question. Il faut donc les former et trouver la juste formule pour qu’ils puissent en discuter et gérer ce problème à la base.

Quels liens entretenez-vous avec les femmes au-delà des mers, notamment avec le Pacifique et l’Océanie ?

Nous sommes en lien quasi-permanent avec ces territoires. Je suis responsable de l’organisation de la délégation du pays qui tous les deux ans se rend soit au Festival des arts de la Mélanésie, soit, deux ans après, au Festival des arts du Pacifique. Donc tous les deux ans nous rassemblons une délégation à travers tout le pays. D’ailleurs, récemment au mois de la Citoyenneté, qui correspond au mois de septembre, nous avons formé la délégation qui doit nous représenter l’année prochaine dans ces pays anglophones. En effet, à part la Polynésie, ces territoires sont tous anglophones. Nous nous y inscrivons car ce Festival des arts mélanésiens est organisé sous l’égide de l’Organisation mélanésienne du Fer de Lance qui regroupe tous les états de la Mélanésie afin de peser plus lourd dans la balance régionale.

Interview et synthèse : Vanessa Gally, octobre 2013


Affiche KANAKL’ensemble des photos illustrant l’interview proviennent de l’exposition « Kanak, L’art est une parole » à visiter au Musée du Quai Branly du 15 octobre 2013 au 21 janvier 2014 puis au Centre Culturel Tjibaou (Nouvelle-Calédonie) du 15 mars au 15 juin.

 

Pour aller plus loin :

Retrouver la biographie de Déwé Gorodey : http://www.ecrivains-nc.net/ecrivplus.asp?ecriv=30 ou http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/gorode.html

Suivez le Colloque « Les accords – Matignon, 25 ans – Nouméa , 15 ans » sur le site de la Maison de la Nouvelle-Calédonie : http://www.mncparis.fr/actualites/actus/les-accords-de-matignon-et-de-noumea

Informez-vous sur l’exposition « L’art est une parole » sur le site du Quai Branly : http://www.quaibranly.fr/fr/programmation/expositions/a-laffiche/kanak-lart-est-une-parole.html

             

 

2 réflexions au sujet de « Interview exclusive de Déwé Gorodey, vice-présidente du Gouvernement de Nouvelle-Calédonie »

  1. Marie-Victoire Vénus-Ploton

    Je remercie Gisèle Bourquin pour la clarté de son propos et sa démarche engagée, résolument optimiste dans la dénonciation et surtout le dépassement des discriminations. « …Car il n’ est point vrai que l’oeuvre de l’Homme est finie et que nous n’avons plus rien à faire au monde… » (Aimé Césaire in Cahier d’ un retour au pays natal)

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